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Publié : 3 juillet 2016

Un avortement forcé

Feng Jianmei était allongée sur son lit bancal depuis maintenant 12 heures. Elle était vêtue d’une blouse blanche blanchâtre et son teint était pâle comme quelqu’un de malade. Elle ouvrit les yeux après 5 heures de sommeil. Elle avait le regard fixé au plafond, elle était immobile, comme morte. Après quelques secondes d’abstinence, elle sentit une douleur dans le bas du ventre. Elle déposa alors avec lenteur ses mains sur son ventre. Il était plat, comme il y a sept mois. Elle comprit que le petit être qui demeurait dans son ventre depuis des mois avait disparu. C’est alors que les larmes lui vinrent. Elle tourna subitement la tête et vit le fœtus qu’elle avait porté et aimé, étendu sur un morceau de plastique. Voir ce bébé, qu’elle considérait déjà comme son enfant, inerte, l’a rempli de haine et ce sentiment lui monta à la gorge. Un hurlement aigu sortit de sa bouche. Mais qu’avait-elle fait pour vivre cela ? Méritait-elle un tel acharnement ? Une femme peut-elle supporter de vivre quelque chose d’aussi atroce ?
Mais comment Feng Jianmei en était-elle arrivée là ? C’est en remontant presqu’un an plus tôt, que nous pouvons comprendre cela.
C’était dans une petite ville de la province de Shanxii, en Chine. Pas loin du centre-ville, vivait une famille ; Feng Jianmei, son mari ainsi que leur enfant âgé de 3 ans. Ils vivaient une vie harmonieuse et ne désiraient pas d’autres enfants. De toute façon, la loi leur interdisait. En effet, depuis 1979, une loi a été instaurée en Chine : La politique de l’enfant unique. C’était le 17 octobre 2014 et une douleur insoutenable prit le ventre de Feng. Elle pensait que ce n’était qu’un simple mal de ventre innocent mais au bout d’une semaine, la douleur était toujours aussi présente et les vomissements se faisaient de plus en plus fréquents. Le doute et l’angoisse l’envahirent. Et si elle était enceinte, comment cela allait se passer pour elle ? Elle décida alors de se rendre seule à la
pharmacie au bout de sa rue, sans en parler à son mari. Elle marchait doucement, les jambes fébriles et ses mains délicatement posées sur son ventre. Elle entra dans la pharmacie et se dirigea vers un comptoir libre :
« Bonjour, je voudrais un....Euh...Un test de grossesse s’il vous plaît ? »
La pharmacienne lui donna le test et Feng ressortit de cet endroit à peine deux minutes après y être entrée. Elle s’assit sur un banc et fixait la petite boîte dans laquelle se trouvait le test. Elle lut une centaine de fois la notice. Il y était écrit : « Une ligne bleue doit être présente dans la fenêtre témoin quand vous lisez le résultat. Si l’une des lignes apparaît formant le signe +, cela signifie que le résultat est « enceinte », à l’inverse, si une ligne apparaît en forme de -, le résultat est négatif. » Feng rentra chez elle, l’heure était venue pour elle enfin de savoir, après deux semaines de doute, si elle était enceinte d’un deuxième enfant ou non. Elle s’enferma dans sa petite salle de bain et y ressortit une dizaine de minutes après. Il fallait maintenant attendre 15 longues minutes le résultat. Ce furent des minutes interminables, ils parurent une éternité. Elle avait les yeux rivés sur le test et des milliards de questions lui traversaient l’esprit. C’était son avenir et celui de sa famille qui se jouait à ce moment. Comment allait-elle faire si par malheur elle était bien enceinte alors que la loi le lui interdisait ? Les 15 minutes s’écoulèrent et la ligne apparut. Positif. Feng s’écroula, elle n’y croyait pas. Elle portait depuis presque trois semaines un petit être dans son ventre. Avorter était donc la seule solution, mais allait-elle réussir à le faire, allait-elle réussir à tuer un être vivant qui était son enfant ? Elle décida de garder tout ça pour elle et de ne pas en parler à son mari, le temps de réfléchir à cette nouvelle brutale et bouleversante qui venait de lui tomber dessus.
Cela allait faire bientôt quatre mois que Feng était enceinte, mais elle n’avait toujours pas eu le courage d’en parler à qui que ce soit. Cette grossesse lui changeait l’esprit et les inquiétudes la rongeaient. En effet, son ventre n’avait absolument pas grossi et les vomissements s’étaient arrêtés. Elle voulait le meilleur qu’il puisse être pour ce bébé, mais elle ne savait même pas s’il était en bonne santé ou même vivant. Elle décida enfin d’en parler à son mari et de tout lui raconter depuis son premier mois de grossesse. Celui-ci fut sous le choc, il ne comprenait pas pourquoi sa femme ne lui en avait pas parlé avant. Il se sentait trahi mais il devait soutenir sa femme. Ils étaient complètement bouleversés et ne savaient pas comment agir. Ils ne savaient pas non plus comment les autorités chinoises allaient réagir si elles l’apprenaient. Ils prirent la décision de se rendre à l’hôpital le plus proche de chez eux pour pouvoir faire une échographie et savoir si leur enfant était en bonne santé. Ils étaient angoissés, terrifiés. L’hôpital était vide. Il n’y avait personne dans les couloirs. Une infirmière du planning familial les prit en charge et les emmena dans une chambre miteuse pour faire l’échographie. L’infirmière leur annonça que Feng avait fait un déni de grossesse mais que le bébé était en pleine forme. C’était une petite fille. Le couple était extrêmement soulagé et ils commencèrent à apprécier cette grossesse. Ils voulaient garder cet enfant. Ils avaient même presque réussi à oublier cette politique qui les empêchait de vivre leur bonheur de parents.
Deux mois après l’échographie de Feng, ils reçurent un courrier anéantissant. C’était les autorités chinoises qui leur annonçait qu’ils avaient enfreint la loi et qu’ils ne pouvaient garder l’enfant qu’à une seule condition. Payer une amende de 4200 yuan, leur famille aurait le droit de s’agrandir à ce prix. Il leur était malheureusement impossible de payer une telle somme. Ce serait s’endetter à vie et ils ne pourraient assumer l’avenir de leur premier enfant. Cette lettre fut un véritable coup de massue. Impossible pour eux d’envisager l’avortement au bout de six mois de grossesse. Ils décidèrent alors de ne pas répondre. Tous les matins, ils se réveillaient avec la boule au ventre et la peur de recevoir une nouvelle lettre, voire pire. Et c’est ce qui arriva le 30 mai 2015. Le planning familial de la province de Shanxii était à la porte du jeune couple. Le mari ouvrit et cinq hommes s’emparèrent de Feng. Ils l’emportèrent avec une extrême violence. La jeune femme se débattait et hurlait comme elle pouvait. Cette scène atroce se passa devant les yeux du mari, impuissant. C’était comme dans un cauchemar et c’était d’ailleurs trop horrible pour être vrai. Ils la forcèrent à monter dans la voiture et l’emmenèrent à l’hôpital. Feng était terrifiée. Une fois arrivés, ils l’installèrent sur une table, lui bandèrent les yeux avec un vieux chiffon poussiéreux et lui sanglèrent les quatre membres. Elle sentait du monde s’agiter autour d’elle, elle savait qu’il allait se passer quelque chose de terrible mais elle ne pouvait rien faire. Elle aurait préféré mourir que de revivre cette scène horrible. Elle sentit ensuite une aiguille se planter brutalement dans son ventre. La douleur fut tellement intense qu’elle s’évanouit. On venait de lui injecter un produit qui allait tuer le fœtus. Elle accoucha trois jours plus tard de son enfant mort, et c’est ainsi qu’elle se réveilla aux côtés de son bébé, vulgairement posé sur un morceau de plastique.

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