Publié : 29 mai 2015

Double je

Depuis qu’il possédait un ordinateur, Isaac s’était fait plusieurs fois remarquer par les services de police pour fraude. Il avait un ego surdimensionné, et éprouvait beaucoup de plaisir à se sentir plus malin que tout le monde.
Lorsqu’il était petit déjà, il aimait montrer qu’il savait utiliser un ordinateur plus efficacement que sa mère, il se jouait de ses camarades en modifiant leurs diaporamas et en piratant les codes des réseaux sociaux de ses voisins. Il y publiait des statuts pas méchants, mais complètement fantaisistes, qui rendaient hilare toute la cour de récré... excepté la victime et les policiers. Las de ces enfantillages, ces derniers avaient exigé une lettre d’excuses et des explications. Isaac leur avait alors répondu que cela entretenait sa renommée dans les potins et que cela l’occupait car il s’ennuyait terriblement en classe.
En réalité, il le faisait surtout pour ressentir la fierté d’avoir trouvé le fameux « mot-clé » et avoir l’impression d’être puissant.
 Puis, il était passé à l’étape supérieure et avait téléchargé incognito les sujets du bac littéraire pour sa grande sœur qui, en échange, le laissait squatter l’ordinateur familial autant qu’il le souhaitait… et ainsi de suite ; pour faire simple, Isaac réussissait tout ce qu’il désirait sans trop d’efforts. La nature l’avait non seulement fait intelligent et imaginatif, mais aussi plutôt beau garçon. Du haut de ses 1,90 m, il faisait tourner bien des têtes avec ses magnifiques yeux verts. Sans pirater la liste d’inscriptions, il avait été admis à la prestigieuse école Bill Gates, option cryptologie. Là, dans les couloirs de cette école il l’avait croisée.

Alix Charatès était une jeune femme libyenne prête à tout pour obtenir ce qu’elle voulait, quitte à écraser les autres. Exactement le contraire de son père. Pour elle, tout était sujet à la compétition : une évaluation, un « j’aime » sur Facebook ou même l’arrivée d’un nouvel élève au lycée. Il fallait toujours qu’elle soit la meilleure, et pour y parvenir, tous les coups étaient permis.
À 19 ans, dans l’espoir d’être embauchée au bureau californien d’investigation, elle avait quitté son pays et sa famille pour également aller étudier la cryptologie à l’école B. Gates.
Grâce à son physique avantageux, Alix avait énormément de prétendants mais, étant en couple,elle les repoussait tous avec dédain, sans même retenir leur prénom.

C’est ainsi que l’égo d’Isaac fut blessé. Comment avait-elle osé le mépriser ainsi ? Pour la première fois de sa vie, Isaac n’obtint pas ce qu’il voulait. Frustré, il se consacra à ses cours, et plus particulièrement au message affiché en fin de séance par son professeur : une bourse importante serait donnée à quiconque réussirait à le transcrire. Intrigué, Isaac arracha le document comportant la signature du gouvernement. Enfin un défi à sa hauteur ! Et il y réfléchit toute la nuit, sans résultats. Cette feuille de papier l’obnubilait. Au bout de deux longues semaines, il décoda avec succès un message que les cryptologues aguerris n’avaient pas encore réussi à déchiffrer. Isaac reçut donc la somme promise, et sa photographie fit la Une des journaux le célébrant comme un génie. Le président lui-même vint le remercier en personne. Il fut repéré puis évidemment embauché par la NSA [1].

Le copain d’Alix s’appelait Lionel, et travaillait au CBI [2]. Désireux de l’aider à réaliser son rêve, celui-ci lui présenta donc tous ses supérieurs qui remarquèrent rapidement la vivacité d’esprit de la jeune femme. Alix n’eut aucun mal à gravir les échelons et à occuper un poste important. Bizarrement, peu de temps après cette ascension professionnelle, leur relation prit fin. Lionel, choqué d’avoir été à ce point manipulé décida de quitter son travail pour le GCHQ [3].
Un mardi, en pleine réunion, Alix reçut un appel de Libye. Sa famille lui annonça le décès de son père. Il était mort, assassiné.
Alix fut d’abord anéantie puis se sentit rapidement animée d’une énergie qui lui brûlait le ventre : la vengeance. Elle se remit alors du rouge à lèvres, se regarda dans le miroir des toilettes et, contente du résultat marcha à grand pas en direction de la salle de réunion. Elle s’excusa auprès de ses collègues.

Quelques semaines plus tard, alors qu’Isaac mangeait comme tous les midis « Chez Giono », une femme poussa la porte de la pizzeria. Il la reconnut immédiatement, en trois ans elle n’avait pas changé. Alix s’installa à une table proche de la sienne, avant de commander des penne au pesto. Ne pouvant s’en empêcher, il la contempla lorsqu’elle écrivait un SMS. Soudainement, elle releva la tête et leurs regards se croisent. Elle sembla à son tour le reconnaître. Sentant le rouge lui monter aux joues, comme lorsqu’il était au collège, Isaac fit semblant de regarder sa montre. Il but rapidement son café et régla l’addition.
1200 m séparaient la pizzeria de son lieu de travail. Il y avait évidemment des restaurants italiens plus proches de la NSA, mais Isaac avait été touché par l’atmosphère chaleureuse de celui-ci. Le patron veillait et prenait soin de ses clients, il trouvait chaque jour un « bon mot » pour les faire sourire. Sur le trajet, Isaac ne cessa de penser à elle. Pourquoi cette femme l’impressionnait elle tant ? 
Le lendemain midi, Isaac quitta son travail en espérant qu’elle serait là. Déçu, il s’installa à une table près de la fenêtre. Il regarda les gens marcher sous la pluie : quelques enfants s’amusaient à esquiver les flaques, certaines personnes étaient abritées sous une gouttière tandis que d’autres sans capuche sprintaient. Perdu dans ses pensées, il faillit ne pas la voir arriver. Dans son perfecto noir Alix était éblouissante. Après avoir replié son parapluie, elle demanda à Isaac si elle pouvait s’asseoir en face de lui. Évidemment il acquiesça et ils commencèrent à discuter. Giono, bien que trouvant ça curieux adressa discrètement un clin d’œil à son ami.

Les repas passèrent, ils commencèrent à flirter. Ils formaient le couple parfait et suscitaient beaucoup de jalousie. Un an rempli de voyages et de fous rire passa et Isaac la demanda en mariage. Elle accepta, en insistant pour un voyage en Libye afin qu’elle le présente à sa famille.
Ils embarquèrent donc deux jours plus tard, à destination du pays natal d’Alix. Profitant des prix attractifs, ils firent confectionner une robe sur mesure. Isaac fut chaleureusement accueilli par sa belle-mère qui leur conseilla entre autres une plage déserte, parfaite pour profiter du paysage, à l’abri du regard des autres.
Le couple s’y rendit, le paysage était à couper le souffle. Ils se baignèrent puis s’allongèrent sur le sable chaud. Tout était parfait… jusqu’à ce que Alix le pointe avec son Glock 39. Effrayé, Isaac la regarda, sans comprendre.
— Tu vas payer pour mon père, s’emporta-t-elle, la main tremblante.
Isaac, sentant la fraîcheur du pistolet dans son cou, eu des sueurs froides.
— Il faisait partie du groupe des Frères Musulmans, lui expliqua-t-elle. C’était pour l’aider dans ses missions et lui fournir des renseignements que je me suis donné les moyens d’être engagé au CBI. Mais tu as tout gâché, tout. Sa dernière mission consistait à récupérer les armes de l’armée américaine, envoyées par bateau par la Maison-Blanche. Ça ne s’est pas exactement passé comme prévu. Les Américains avaient réussi à intercepter et à transcrire un des messages dans lequel figuraient nos plans. Je sais que tu n’avais aucune idée de la provenance du message à décoder, mais le résultat est le même : c’était une vraie tuerie, mon père s’est alors proposé pour faire diversion, afin de sauver une partie du groupe. Il a reçu plusieurs balles, et est mort sur le terrain. Dire qu’après cette mission, il aurait passé une retraite opulente sous les cocotiers… J’ai donc voulu connaître l’identité de celui qui avait décodé le message. Je dois t’avouer que même si l’on ne m’a pas confié cette opération au bureau, je n’ai eu aucun mal à remonter jusqu’à toi : ta photographie était passée en boucle au journal télévisé une semaine avant. Ils ne sont pas très malins au gouvernement, ils auraient dû se douter qu’il était possible d’établir un lien entre ces deux événements. Il ne me restait plus qu’à t’amener de ton plein gré, hors des États-Unis, et de venger mon père dans une région isolée. Bien sûr, j’aurais pu t’ôter la vie lors de nos nombreux voyages mais je préférais la Libye, c’est moins risqué : si ton corps est retrouvé, on croira un meurtre de plus de la part des Frères Musulmans. Personne ne me soupçonnera. 
Sur ces paroles, elle vengea son père.

Six mois plus tard, Giono eu une pensée pour Isaac, après avoir consulté une bonne vingtaine de sites de vente d’occasion. « Curieux, se dit-il, ils allaient pourtant bien ensemble ces deux-là… » N’ayant pas les moyens d’acheter une robe de mariée neuve pour sa femme, il aperçut donc par hasard, l’annonce d’Alix indiquant « À vendre, robe de mariée n’ayant jamais servi ».

Notes

[1National Security Agency

[2Californian Bureau of Investigation

[3Government Communications Headquarters